Interview

Sébastien Louis, expert de la culture ultra, au micro d’Esprit Paillade

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À l’occasion de la réédition de son livre Ultras, les autres protagonistes du football, Sébastien Louis, spécialiste des mouvements ultras, était présent samedi 18 avril à la médiathèque Emile Zola pour une conférence consacrée à l’histoire de ce mouvement né en Italie. À cette occasion, il revient pour nous sur son parcours, sur la naissance de sa passion pour les tribunes, mais aussi sur son regard sur le MHSC, ses supporters, son stade et l’ADN singulier du club montpelliérain. Pour celles et ceux qui auraient manqué cette rencontre, voici son entretien.

Pouvez-vous nous parler de vous et de votre passion pour les mouvements de supporters ? Comment a-t-elle commencé et comment s’est-elle développée au fil du temps ?

Ma passion pour la culture ultras débute lors du premier match de football que j’ai vu dans un stade le 18 septembre 1991. Ce jour-là, l’Union Luxembourg reçoit l’Olympique de Marseille. En tant que supporter de Marseille c’était la première fois que j’allais voir mon club et à l’époque il y avait déjà énormément de partisans de l’OM dans toute la France et nombre d’entre eux qui habitaient près de Luxembourg s’étaient rendus au stade. J’étais étonné de voir tous ces gens qui portaient les couleurs olympiennes et qui ne chantaient pas. J’étais en tribune latérale entouré de supporters de l’OM et sur ma gauche dans le secteur adverse il y avait une centaine d’ultras qui chantaient tout le match et cela a éveillé ma curiosité, je savais qu’il y avait des partisans plus organisés, mais je ne faisais pas bien la distinction entre un supporter et un ultras. J’avais alors 14 ans et de les voir en action cela m’a vraiment fasciné autant que le match de football en lui-même.

Le fait d’être ultras c’est la meilleure manière d’exprimer l’amour que quelqu’un peut avoir pour son club.

Trois mois plus tard je vais voir mon deuxième match de l’OM. Mon père achète des billets en tribune latérale et je vois les ultras marseillais derrière le but, au stade Saint Symphorien. Je comprends que je veux être avec eux pour extérioriser ma passion pour le club phocéen. La troisième fois est la bonne car j’ai pu aller au stade Vélodrome dans un virage et encourager l’OM durant 90 minutes en chantant. J’avais donc rapidement intégré dans mon esprit que le fait d’être ultras c’est la meilleure manière d’exprimer l’amour que quelqu’un peut avoir pour son club.

Pour moi être ultras c’est véritablement soutenir son club avec la passion la plus forte et aller partout pour le soutenir.

Durant cette phase d’apprentissage, j’ai commencé à m’intéresser à travers différentes lectures à la culture ultras : un magazine, qui n’existe plus aujourd’hui, Sup Mag et un livre qui m’a profondément marqué Génération Supporter de Philippe Broussard. J’ai voulu étoffer ces connaissances sur les ultras et plus je lisais, plus j’étais curieux et plus j’allais voir des matchs. En 1994, à 17 ans je décide de rejoindre le Commando Ultra’84, j’achète ma carte de membre et tout de suite, j’effectue mon premier déplacement. Pour moi être ultras c’est véritablement soutenir son club avec la passion la plus forte et aller partout pour le soutenir.

Dans les années qui suivent j’ai continué à m’intéresser à la culture ultras surtout à celle de nos amis italiens car le mouvement italien était la référence pour nous. Il y avait une amitié avec les ultras de la Sampdoria, les Ultras Tito Cucchiaroni et nous avions été “éduqués” à ce lien et j’étais fasciné par eux, leurs couleurs, leurs noms et aussi leur inscription dans le temps, le groupe revendique 1969 comme année de fondation. Lire le magazine italien sur les ultras qui s’appelait Super Tifo ne me suffisait plus, je me devais de franchir les Alpes. C’est ainsi que le 31 mars 1996 je me suis rendu pour la première fois en Italie pour voir le match Udinese – Sampdoria. Aujourd’hui, j’ai vu plus de deux cents matchs dans la péninsule en 30 ans.

Comment êtes-vous venu à concilier vos études et votre passion ?

Au moment de choisir un sujet de recherche en maîtrise, l’équivalent du master 1 aujourd’hui, j’ai décidé de travailler sur les ultras en tant qu’historien. Ce choix m’a naturellement conduit à en faire mon sujet de thèse. Depuis, j’ai publié deux livres sur cet univers qui continue de me fasciner, même si je ne suis plus actif depuis 2007.

Deux lectures ont particulièrement nourri ma réflexion. En 1993, je découvre Génération Supporteurs de Philippe Broussard, puis en 1997 Le match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin de Christian Bromberger. Ces ouvrages ont renforcé ma réflexion et m’ont permis d’approfondir ma compréhension du monde ultras. Encore aujourd’hui, cette curiosité m’anime bien que je sois devenu un chercheur sur les ultras, je suis toujours en quête d’être au plus proche de mon sujet afin de comprendre et d’analyser ses évolutions.

je reste le seul historien à travailler sur l’Italie

Depuis ma thèse de doctorat obtenue en 2008, je suis devenu l’un des spécialistes de cette question. Néanmoins, je reste le seul historien à travailler sur l’Italie, alors même qu’aucun chercheur italien ne s’intéresse aujourd’hui à ce sujet. C’est affligeant, et cela en dit long sur le monde académique du bel paese, car c’est un mouvement qui a vu le jour en Italie et qui a influencé le supportérisme à l’échelle mondiale depuis plus de quatre décennies et il devrait y avoir au minimum un laboratoire de recherche d’une université qui s’intéresse à ce sujet.

Vous publiez un livre consacré à la culture ultras. Pourquoi était-il important pour vous d’écrire sur ce mouvement souvent marginalisé et décrié ?

Tout simplement car les clichés perdurent sur le mouvement ultras encore aujourd’hui. Cependant en France les médias ont une lecture et une analyse plus fine et on le voit depuis une dizaine d’années car il y a un véritable changement. L’idée est d’avoir une approche critique et académique tout en ayant une démarche d’historien. Cela permet de remettre en question les mythes qui existent sur les ultras. La recherche historique est un instrument extraordinaire et je dirais même un instrument idéal pour travailler sur les ultras. En tant qu’historien chercheur je me dois de trouver des archives de qualité sur le sujet. Heureusement, c’est un sujet qui n’est pas très ancien, cela m’a permis de retrouver des témoins et j’ai eu accès à des archives privées et publiques. Cela m’a permis d’écrire cet ouvrage sans parti pris et ce travail est reconnu.

ce qui me permet de déconstruire les clichés qui persistent autour des ultras

Enfin, un livre rédigé par un docteur en histoire a davantage de valeur qu’un simple article écrit par un journaliste. Aujourd’hui, je suis régulièrement sollicité par les médias pour intervenir sur ce sujet, ce qui me permet de déconstruire les clichés qui persistent autour des ultras. Il s’agit d’un mouvement complexe, en perpétuelle transformation ; le fait de pouvoir travailler dessus et d’être au plus près du terrain me permet d’en suivre au mieux les évolutions de ce mouvement qui perdure depuis plus d’un demi-siècle en Italie.

Étiez-vous au match vendredi dernier contre Grenoble ? Était-ce votre première fois au stade de la Mosson ?

J’étais au match vendredi et ce n’était pas la première fois que je me rendais à la Mosson. J’ai pu assister à des matchs dans ce stade depuis 1994. La plupart du temps, je prenais place dans le parcage visiteur en tant que supporteur et ultras marseillais. C’est un stade que je connais bien et que j’ai vu se métamorphoser, car de 1994 à aujourd’hui la Coupe du monde est passée par là, en 1998 avec la construction d’une nouvelle tribune. C’est un club qui a changé, qui était au sommet au début des années 1990. C’est à ce moment qu’émergent les prémices du mouvement ultras à Montpellier. J’ai donc pu voir aussi les transformations de la scène ultras montpelliéraine.

Qu’avez-vous pensé du stade, de son ambiance et des supporters pailladins ?

Vendredi soir l’ambiance était bonne pour un match qui n’avait pas d’enjeux immédiats. La saison du MHSC est pour moi décevante bien évidemment mais la Butte Paillade est toujours présente pour soutenir son club. Malheureusement ce vendredi les supporters grenoblois ont été renvoyés et cela a un impact sur le match des tribunes. Avoir un adversaire en face permet aux ultras d’augmenter souvent l’intensité vocale et la ferveur de leurs chants.

On voit la désaffection du public montpelliérain pour le MHSC, il devait y avoir un peu plus de 8000 spectateurs dans une enceinte aujourd’hui trop grande et particulière. D’ailleurs cette question d’édifier un nouveau stade fait débat. Est-ce que ce sera un édifice coincé entre un centre commercial et en périphérie de l’autoroute ou un stade qui est lié à l’histoire du club ? C’est là toute la difficulté du MHSC, dans une ville qui attire beaucoup de gens qui viennent d’ailleurs pour s’installer à Montpellier, de les fédérer à l’histoire du club. Il est donc intéressant d’observer au sein de la Butte Paillade les drapeaux de la ville qui soulignent cet ancrage avec le territoire citadin. Enfin, il est intéressant d’analyser les transformations de la Butte Paillade de 1991 à nos jours qui sont aussi celles en partie du mouvement ultras français. Car les tribunes sont un miroir déformant de nos sociétés et on peut constater les influences multiples qui ont existé au sein de la Butte Paillade en étudiant la tribune, ses symboles, son iconographie, ses couleurs etc…

On dit souvent que Montpellier est un club atypique par son côté familial et sa gestion du football “à l’ancienne”. Partagez-vous cet avis ? Si oui, qu’est-ce qui lui vaut cette réputation selon vous ?

Montpellier est un club particulier car depuis que Louis Nicollin a transformé le MPSCL en MHSC, et on peut dire que ça lui a réussi car il a ramené le club au plus haut niveau, il lui a fait remporter la Coupe de France, disputer la Coupe d’Europe et également gagner un titre de L1, le MHSC est resté aux mains de la famille Nicollin. Donc effectivement ce club est familial cependant c’est un modèle qui ne semble plus viable aujourd’hui. La preuve, le président Laurent Nicollin, le fils de Louis Nicollin, souhaite le vendre, mais si ce modèle n’est plus viable aujourd’hui c’est notamment à cause de l’argent qui prend trop d’importance dans le football. On le sait, le football est une industrie du loisir et il suffit de voir les clubs qui sont les cibles soit d’états, soit de groupes étrangers, soit de fortunes étrangères, dans le but de gagner encore plus d’argent en espérant revendre par la suite un club qu’ils rachètent.

Il est dommage que le modèle ne continue pas avec la famille Nicollin

On est donc pour le MHSC au croisement des chemins. Que va-t-il devenir ? Sera-t-il toujours un club familial ? Non, ça ne semble pas être le cas car le propriétaire actuel souhaite vendre. Laurent Nicollin l’a bien exprimé et l’idée serait que quelqu’un reprenne le club et puisse le ramener en Ligue 1. Néanmoins, est-ce que ce modèle est viable ? Ce n’est pas garanti il suffit de se rappeler les péripéties de nombreux clubs, à Grenoble par exemple avec les investisseurs japonais, il y a quelques années… Dans un football où l’argent est devenu la valeur dominante, est-ce que ce modèle va obligatoirement fonctionner on ne peut donc en être sûr. Il est cependant dommage que le modèle ne continue pas avec la famille Nicollin car c’est quelque chose d’assez unique dans le football de nos jours.

Encore merci à Sébastien Louis d’avoir pris de son temps pour nous répondre et si le sujet vous intéresse son ouvrage Ultras, les autres protagonistes du football est toujours disponible aux éditions Mare et Martin.

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